Le Beaujolais, des vins d’exception ?

Voir les mots Beaujolais et exception associés pourra faire lever un sourcil chez certains lecteurs, dommage collatéral d’une opération qui aura terni la réputation du vignoble auprès d’une partie des consommateurs (notamment en France) autant qu’il aura fait décoller les ventes et assuré une notoriété mondiale à un vignoble qui est probablement le seul à avoir son jour dans le calendrier : le Beaujolais Nouveau.

Les primeurs ont été autorisés en 1951 (suite à une forte mobilisation née de la parution le 11 mars 1951 au journal officiel d’un arrêté interdisant de vendre des vins d’AOC avant le 15 décembre) et c’est en 1985 qu’est née la tradition de la sortie du Beaujolais Nouveau le 3ème jeudi du mois de Novembre, sous l’impulsion de George Duboeuf. Cette opération a permis aux vins du Beaujolais de s’exporter partout dans le monde et le Beaujolais Nouveau a représenté jusqu’à 50% de la production de la région. Mais voilà, le beaujolais nouveau, c’est aussi dans l’imaginaire collectif le célèbre goût de banane issu des levures industrielles (la 71B pour le goût banane, elle est fort heureusement de moins en moins utilisée). Le résultat, c’est qu’aujourd’hui encore, on entend souvent « Le beaujo nouveau c’est dégueulasse » et que bien souvent lorsque je dis à des amis non-amateurs de vin que j’ai apporté une bouteille de Beaujolais, je ne déclenche pas à-priori une vague d’enthousiasme.

On pourrait s’arrêter à cette vision mais le Beaujolais a un passé glorieux, un présent passionnant et un futur plein de promesses ! Car oui, dans le Beaujolais, on trouve des vins d’exception.

Il est intéressant pour remettre les choses en perpective de regarder l’histoire du Cru Moulin-à-vent. Premier Cru à faire l’objet d’une appellation dès 1924 (12 ans avant la naissance des AOC), il a longtemps été l’égal de crus bourguignons qui sont considérés aujourd’hui comme bien plus prestigieux. Des documents d’archive qui m’ont été transmis par Geniève Bonifacio du Château des Jacques le montrent bien. Dans cette carte-menu du Grand Restaurant de Poitou datée de 1900, le Moulin-à-vent est au même prix qu’un Beaune 1er cru. Dans les années 1950, on peut voir dans ce catalogue de Nicolas qu’un Moulin-à-vent est au même prix qu’un Gevrey-Chambertin et que l’écart avec un vin de Morey-Saint-Denis ou Chambolle-Musigny n’est pas très important.

Catalogue des vins de Nicolas, années 1950

Carte-menu du Grand Restaurant de Poitou, 1900 (source, Petrocoria-num : Bibliothèque numérique patrimoniale de la ville de Périgueux)

Enfin, une anecdote est restée célèbre :

En 1932, Henri Mommessin, à la tête d’une des plus grandes maisons de négoce du Beaujolais, croise un de ses amis :
« Tu as l’air bien contrarié, Henri, que se passe-t-il ?
– Je reviens de Beaune, où se tenait une vente aux enchères. J’avais dans le collimateur une parcelle de Moulin-à-Vent que je voulais absolument acheter, mais les prix sont montés trop haut et l’affaire m’est passée sous le nez.
– Et alors, qu’as-tu fait ?
– Comme je n’ai pas pu acheter cette vigne, l’argent que j’avais apporté m’a servi à acheter le Clos de Tart, qui était proposé au cours de la même vente. ».

85 ans plus tard, 1 hectare de Moulin-à-Vent s’échange autour de 100 000€, alors que le Clos de Tart a été vendu (par la famille Mommessin) en 2018 plus de 280 millions d’euros pour une superficie de 7,53 hectares.

Le Beaujolais, royaume du Gamay

Le cépage Gamay (qui a trouvé refuge – et élu domicile durablement – sur les terroirs granitiques et acides du Beaujolais suite à l’edit pris par le duc de Bourgogne Philippe le Hardi interdisant sa culture sur le territoire bourguignon en 1395) règne sans partage sur le Beaujolais puisqu’il représente 97% de l’encépagement, complété par 3% de chardonnay.

Ce cépage se révèle sur les terroirs exceptionnels du Beaujolais où il est cultivé par des vignerons de talents.

Le Beaujolais, exceptionnel du fait de sa géologie

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L’une des clés du caractère exceptionnel des vins du Beaujolais se trouve dans la géologie de la région. Résultat de 500 millions d’années de phénomènes géologiques (archipel volcanique, massif montagneux suite à la collision de deux continents, plaine désertique après des millions d’années d’érosion, environnement marin suite à l’élévation du niveau de la mer, puis l’activité tectonique qui a provoqué l’effondrement de la Bresse et le soulèvement du Beaujolais sous forme de marches d’escaliers entrecoupées de failles et enfin la mise en place du grand système alluvial de la Saône et le réseau de rivières et de ruisseaux), des centaines de roches issues du Primaire (magmatiques et métamorphiques), Secondaire (sédimentaires), Tertiaire et Quaternaire (superficielles) forment la diversité géologique exceptionnelle du Beaujolais qui explique la pluralité, la richesse et la qualité des vins.

Saluons à ce titre le travail de l’interprofession qui entre 2009 et 2017 a fait analyser 32 000 ha plantables (avec plus de 1500 fosses creusées !) dans le cadre d’une étude de caractérisation des sols qui a abouti à des centaines de cartes, rapports et synthèses permettant une connaissance fine de la composante sol du terroir du Beaujolais. Plus de 300 types de sols ont été identifiés et répartis au sein de 15 grandes familles de matériaux parentaux. Si le sujet de la géologie et des cartes d’identités des différents crus vous intéresse, ne manquez pas cette vidéo de 22min !

Cette diversité de sols se retranscrit dans les somptueux paysages du Beaujolais qui s’offrent à votre vue lorsque vous arpentez la région, du Mont Brouilly à la Madonne de Fleurie en passant par les 8900ha répondant aux critères des « vignobles héroïques » (= viticulture pratiquée à des altitudes de plus de 500 mètres ou sur des fortes pentes de plus de 30 %), Quincié-en-Beaujolais et Chiroubles étant respectivement le village et le cru les plus pentus.

Vue depuis le Mont Brouilly
Vue depuis la table d’observation située au pied de la Madone de Fleurie
Le célèbre moulin de Moulin-à-vent
Les vignes au pied du Moulin de Moulin-à-vent

Le Beaujolais, exceptionnel grâce au talent des vignerons qui travaillent ces sols exceptionnels

Aussi importants soient-ils, les sols de ne font pas tout et si l’on a dans son verre des grands vins, c’est toujours grâce au travail des vignerons qui apprivoisent les sols et les travaillent avec respect en accompagnant les vignes pour qu’elles puisent le plus profondément possible les nutriments nécessaires à la production des raisins.

À Morgon, on trouve quelques uns des domaines qui participent peut-être le plus au rayonnement du Beaujolais : Jean Foillard (avec notamment son Morgon Côte de Py qui a la côte chez les amateurs de vin et que l’on trouve dans de nombreux restaurants parisiens, pour notre plus grand bonheur), Louis-Claude Desvignes (dont les enfants Claude-Emmanuelle et Louis-Benoit poursuivent un travail parcellaire minutieux qui culmine avec la cuvée Les Impénitents qui a fait connaître le terroir de Javernières, situé en contrebas de la colline du Py, des sols profonds argileux, imprégnés d’oxyde de fer), Marcel Lapierre (pionnier du vin nature dans le Beaujolais décédé en 2010, ses enfants Mathieu et Camille Lapierre poursuivent son oeuvre) ou encore Mee Godard (qui s’est installée en 2013 avec 5,3ha sur les lieux-dits Corcelette, Grand Cras et Côte du Py – avant de s’agrandir sur Moulin à vent – et élabore des vins précis, élégants, identitaires).

À Moulin-à-vent, on peut citer le domaine Paul Janin et Fils, Thibault Liger-Belair, le Château des Jacques (racheté par la maison Louis Jadot en 1996, le domaine possède 69ha principalement sur Moulin-à-vent, Morgon et Fleurie avec 9 lieux-dits sur Moulin-à-vent ; les vins sont vinifiés à la bourguignonne et j’ai notamment pu déguster un Moulin à Vent « Clos de Rochegrès » 1976 d’une jeunesse et d’une complexité éblouissantes).

Sur le Cru Côte de Brouilly, on trouve l’un des plus anciens domaines de la région, le Château Thivin, installé à Odenas et exploitant 29ha de vignes. Claude-Edouard Geoffray conduit son domaine avec humilité et discrétion, il y mène actuellement une politique de replantation progressive et un passage en cordon de royat pour faciliter la culture en bio.  Le Clos de Rochebonne est un superbe blanc et en Côte de Brouilly, sur le millésime 2020 dégusté au domaine à l’été 2022, la Chapelle et Zaccharie m’ont particulièrement marqué.

Le cru Fleurie est également dans une phase très dynamique :

  • Alexandra de Vazeilles a racheté en 2014 (avant de céder en 2022 la majorité du capital) le Château des Bachelards et ses 12 hectares de vignes qui sont certifiés bio depuis 2007 et demeter depuis 2015. Le Fleurie le Clos est à mes yeux l’un des grands vins de la région, le millésime 2014 dégusté en 2021 possèdait du haut de ses 7 ans une grande complexité aromatique, de la densité, de la profondeur et des tannins parfaitement fondus et si le 2018 était encore très jeune (les tannins tapissent); il possédait la même densité et surtout de très beaux amers en fin de bouche.

  • Marc Delienne a créé son domaine en 2015, a immédiatement entamé la conversion en agriculture biologique et produit avec des méthodes de vinification douces (et des cuvaisons courtes) des vins qui allient l’élégance, un caractère éthéré et une véritable transmission du terroir. Greta Carbo (Fleurie) 2016 ou Les Pierreux (Brouilly) 2018 dégustés ces dernières années m’ont fait forte impression. La Vigne des Fous et Abbaye Road vous procureront également de grandes émotions !

  • Installé encore plus récemment (2018), Grégoire Hoppenot élabore à partir de 9 hectares de vigne des vins d’un remarquable équilibre, avec au nez la pureté du fruit, en bouche une texture caressante et sur certains lieux-dits une minéralité bien présente.

  • Le Domaine de Fa et le Clos de Mez produisent également des vins de très grande qualité qui comptent parmi mes préférés dans le Cru et je ne résiste jamais à la cuvée du Chaos de Yann Bertrand lorsque je la vois sur un carte.

Et puis il y a la relève avec des jeunes vignerons qui ont choisi le Beaujolais pour s’installer.

  • Je suis depuis le début de leur aventure Angela Quiblier et Hugo Foizel qui ont été les premiers à bénéficier de la pépinière « Les Jeunes Pousses » créée par Thibault Liger-Belair et Ivan Massonnat (domaine Berlagus dans la Loire). À Emeringes, ils ont géré 5,2ha de vignes conduites en bio et biodynamie et ont commercialisés leur premier vin en 2021, une cuvée primeur répondant au doux nom de Préambule et qui fut le Beaujolais Nouveau le plus enthousiasmant dégusté cette année là. Ils ont depuis installé leur propre domaine, Obora, qui exploite 6ha en Beaujolais village, Chenas et Julienas avec également un blanc et des cuvées en vin de France (dont un viognier de macération sur le millésime 2022 !).
Préambule du domaine des Jeunes Pousses, la première cuvée créée par Angela et Hugo lors de leur passage au domaine des Jeunes Pousses
Hugo Foizel et Angela Quiblier avec la première cuvée de leur domaine Obora

  • Je me suis rendu à l’été 2023 au Clos Sauvage, à Leynes, à la frontière entre Beaujolais et Maconnais (Bourgogne). Dans ce havre de paix, Sophie et David Devynck pratiquent une agriculture paysanne avec la volonté d’être un jour autonomes. A leur arrivée en 2019, ils ont arraché 5 des 7ha de Beaujolais village sur lesquels la vigne était en mauvais état, sont passés en agriculture biologique et ils pratiquent une viticulture et une vinification la moins interventionniste possible. Dans la gamme, Cocaille, un Saint-Amour sur sol pierres bleues, a été un coup de coeur, alliant fraicheur, délicatesse, beaux arômes de fruits frais et notes florales.

  • Le plus jeune des vignerons du Beaujolais est certainement Pierre Van Oost qui s’est installé en 2020 et a immédiatement débuté une conversion vers l’agriculture biologique. J’avais pu déguster son Saint-Amour Le Clos de la Brosse 2021 (vinification traditionnelle grappe entière, levures indigènes, 5% fûts neufs), un vin au nez séduisant, frais, léger, souple avec une jolie longueur.

Cette sélection ne peut évidemment pas être exhaustive, je sais que j’oublie des vins dégustés et appréciés au fil des années et il y a encore beaucoup de vignerons dont je n’ai pas encore dégusté les vins !

Je fais d’ailleurs un petit teasing : je consacrerai un article d’une nouvelle série dédiée aux caves coopératives françaises à la cave coopérative des Pierres Dorées au sud du Beaujolais qui réalise un superbe travail de pédagogie autour de la diversité géologique !

Quels enjeux pour construire le Beaujolais de demain ?

Fort de ces constats, le Beaujolais se trouve à un moment charnière avec le besoin de rendre la région plus attractive pour les consommateurs comme pour les vignerons. Le vignoble du Beaujolais compte aujourd’hui 15.000 hectares de vignes, c’est 1/3 de moins qu’il y a 15 ans : il y a une crise de vocation dans la région qui peine à attirer des jeunes, ce qui conduit à des arrachages de vignes.

3 grands enjeux se dégagent :

  • Hisser les grands vins du Beaujolais au même niveau de réputation que des vins de qualité similaire dans les régions les mieux valorisées. Interrogés, certains vignerons qui sont parmi les plus réputés de l’appellation sont très hésitants à l’idée de monter les prix car ils souhaitent que leurs vins restent accessibles pour leurs clients fidèles de longue date. J’admire cet état d’esprit et j’aurais aimé qu’il anime les vignerons de la Bourgogne voisine mais mieux valoriser les vins, c’est se donner la capacité d’investir dans le travail à la vigne et dans le chai (ce que ne font pas toujours les mêmes voisins bourguignons, mais c’est une autre histoire !).

    Pour répondre à cet enjeu de montée en gamme, le Beaujolais a pris la voie d’une hiérarchisation des Crus. Fleurie a par exemple entamé en 2009 un travail cartographique, bibliographique et organoleptique réalisé sur les 32 lieux-dits et a déposé fin 2023 un dossier à l’INAO pour que des premiers crus soient reconnus (200ha seraient concernés sur les 850 que compte l’appellation). Moulin-à-vent et Brouilly ont fait le même travail d’étude de sol, Juliénas et Côte de Brouilly suivront. 5 des 10 crus sont donc très engagés dans cette démarche de hiérarchisation des Crus.

    En parallèle, des villages entament des démarches visant à accéder à la reconnaissance de Cru. C’est le cas par exemple pour Lantignié avec une association, Vignerons et Terroirs de Lantignié, qui regroupe 15 vignerons qui s’imposent un cahier des charges basé sur ceux des Crus du Beaujolais, avec en supplément des engagements écologiques stricts. Dans ce collectif, j’ai pu rencontrer Cédric Lecareux qui a créé en 2014 le domaine des Capréoles après une précédente carrière dans le Languedoc. Il conduit son vignoble en biodynamie et vinifie ses vins sans intrant. Chacun trouvera un vin à son goût dans sa gamme, de la très légère cuvée Amourgandise sur le fruit tendre et gourmand à la cuvée Sous la Croix (cru Régné) et son profil solaire, confituré avec de belles épices sur le millésime 2018 en passant par la Cuvée Axiome (Beaujolais-Lantignié) et ses jolis amers salivants sur le millésime 2021. Plus récemment, j’ai été séduit par la cuvée Beaujolais-Lantignié aux vergers 2022 de Cosima Bassouls qui a repris le domaine familial Château des Vergers en 2018, a immédiatement engagé la conversion bio et restructure 6ha en pratiquant l’agroforestererie et les couverts végétaux.

  • Le Beaujolais doit également relever le défi du renouvellement générationnel : 50% des vignerons auront pris leur retraite dans les 10 prochaines années. Les repreneurs s’installent sur une surface de près de moitié par rapport aux vignerons qui partent à la retraite, ce qui pose le problème du point d’équilibre pour être rentable, notamment avec des pratiques culturales plus respectueuses qui nécessitent une main d’oeuvre plus importante que celles de la génération précédente. Un plan de renouvellement des générations a donc été lancé par l’interprofession en 2021 en étroite collaboration avec la chambre d’agriculture du Rhône avec d’un côté l’accompagnement des vignerons de plus de 50 ans pour qu’ils préparent leur succession et de l’autre l’accompagnement des jeunes repreneurs (mise en relation, partenariats innovants pour accompagner la croissance, solidarité sur les équipements, etc).

  • Enfin, comme la plupart des vignobles français, le Beaujolais doit s’adapter au changement climatique, ce qui passe notamment par des changements dans le matériel végétal utilisé et les pratiques culturales.

Pour conclure ce long plaidoyer, je ne peux que clamer qu’il faut boire et promouvoir le Beaujolais, on y produit de grands vins qui sont vendus à un prix bien inférieur à des vins de même qualité dans l’autres régions. Laissez-vous tenter, vous serez rapidement convertis à la cause !

Mon conseil ? Participez à la manifestation Bienvenue en Beaujonomie : des domaines vous ouvrent leurs portes et vous font découvrir leurs vins en accord avec la cuisine de chefs de la région. Il y en a pour toutes les bourses et pour tous les goûts, du pique-nique dans les vignes au dîner gastronomique en passant par des visites de chais et c’est une belle occasion de se balader sur les routes du Beaujolais et de graver la physionomie de ses Crus dans vos rétines ! La prochaine édition aura lieu les 14, 15 et 16 juin 2024, vous trouverez toutes les informations sur les domaines participants et les animations à ce lien.

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