C’est rare d’assister à la naissance d’une nouvelle maison de champagne, et quand on a loupé comme moi la naissance, l’entrée dans l’âge adulte est un bon moment pour découvrir une maison en regardant dans le rétroviseur le travail accompli et en se projetant dans le futur.
Rothschild est certainement l’un des noms les plus célèbres au monde, celui d’une dynastie légendaire. En France, elle se divise aujourd’hui en 3 branches représentées par Philippe Sereys de Rothschild (château Mouton Rothschild), Ariane de Rothschild (château Clarke et groupe Edmond de Rothschild) et Saskia et son père Eric de Rothschild (château Lafite Rothschild). Pour la première fois, les 3 branches se sont unies à parts égales dans une joint-venture en fondant en 2005 la maison Champagne Barons de Rothschild. Créer une maison de vin n’est pas chose facile et nombre de grandes familles ont choisi l’option du rachat de domaines. En choisissant de construire de zéro sa maison de champagne, la famille Rothschild s’est lancée un défi qu’elle a relevé avec intelligence au cours des 20 dernières années.
Elle aurait pu débaucher une star pour élaborer les champagnes de la maison, mais elle a misé sur un jeune homme ayant grandi dans le village voisin Avize entré dans la maison en 2011 pour effectuer son stage d’ingénieur agricole, embauché par la suite et à qui elle a confié en 2016 la responsabilité de chef de cave. Guillaume Lete accompagne ainsi depuis près de 15 ans le développement de la maison Champagne Barons de Rothschild avec une motivation intacte (et même décuplée tant les projets sont exaltants !) pour les années à venir.
Elle aurait pu avoir le travers de grandir trop vite, mais elle a préféré construire un vignoble maison solide constitué presque exclusivement de grands et premiers crus (6ha sur la Côte des blancs, 2ha sur la montagne de Reims – notamment 1ha à Ambonnay – et dans la vallée de la Marne) tout en sécurisant des approvisionnements auprès de 25 vignerons partenaires (représentant 85ha de vignes), avec des premiers champagnes sortis de cave en 2009 (50 000 bouteilles seulement étaient commercialisées en 2011 !) pour atteindre aujourd’hui un volume de production de 600 000 bouteilles par an en se fixant un plafond à 800 000 bouteilles. Les champagnes de la maison sont déjà vendus dans 85 pays !
Elle aurait pu se précipiter dans la construction d’un outil de production, mais elle s’est dans un premier temps installée dans les locaux de la coopérative de la Goutte d’Or à Vertus, et c’est seulement à l’occasion de son 20ᵉ anniversaire qu’elle inaugure deux sites de production mûrement réfléchis pour donner corps à ses ambitions : une cuverie de vinification avec des caves de stockage des flacons à rotation lente dans un bâtiment de 1874 complètement réhabilité à Vertus, et un site moderne à Oger semi-enterré, doté de toutes les technologies modernes, gérant élevage, remuage, habillage et expédition, conçu avec une sensibilité éco‑responsable.
Elle aurait pu se disperser dans sa gamme, mais elle a pris le temps de la construire avec un brut (Concordia), un blanc de blancs et un rosé, puis une cuvée millésimée, avant de lancer en 2022 une cuvée Rare Blanc de Blancs (élaborée à partir de raisins issus de 4 villages grands crus de la Côte des Blancs – Cramant, Avize, Oger et Mesnil-sur-Oger) et une cuvée Rare Rosé (Avize, Cramant, Oger, Le Mesnil-sur-Oger pour le Chardonnay ; Verzenay, Vertus pour le Pinot Noir qui représente 8 % de l’assemblage) toutes deux vieillies sur lattes pendant au moins 8 ans. Le premier millésime fut 2012, suivi par 2013 et 2014. En 2023 s’est ajouté un brut nature et en 2024, le tournant vers une approche terroirs s’est encore accentué avec la sortie de le cuvée Tryptique élaborée à partir de 3 villages – Avize, Ambonnay et Aÿ – sur le millésime 2018. En 2025, c’est l’apogée de l’approche parcellaire avec la première cuvée mono-parcelle qui sort des caves.
À l’occasion d’un dîner de gala pour célébrer le 20ᵉ anniversaire de la maison, j’ai pu visiter le nouveau site de Vertus en compagnie du chef de cave Guillaume Lete et découvrir une nouveauté qui incarne l’ambition de Champagne Barons de Rothschild. Je vous fais le tour du propriétaire ?
Visite de la cuverie de Vertus du champagne Barons de Rothschild


Après un passage dans le lieu de pressurage qui abrite un pressoir Cocquart avec une installation permettant un travail par gravité, la visite débute dans les superbes caves à double voûte qui hébergent les cuvées millésimées (comme Collection Rare blanc de blancs et Collection Rare rosé), les futures cuvées parcellaires et les grands formats (la maison tire jusqu’au Mathusalem).





La visite se poursuit avec de vastes espaces contenant des fûts (de 228 litres commandés à plusieurs tonneliers, dont Rousseau et Taransaud ; au moins 5 % des vins de chaque cuvée sont vinifiés et élevés en fûts), des foudres (Stockinger, Rousseau) mais également des cuves ovoïdes en béton (Guillaume nous explique que la vinification en oeuf béton vient apporter un supplément en bouche aux vins issus de terroirs qui se trouvent tout de suite sur la craie et la minéralité tandis que sur les vins issus de terres profondes et riche ça ne marche pas, cela alourdit trop l’ensemble). Des foudres et des cuves inox hébergent la réserve perpétuelle utilisée dans la cuvée Concordia.






Le clou du spectacle est la cuverie de vinification : sous une superbe charpente en forme de bateau renversé et sur deux étages, un alignement de cuves de contenances différentes (de 2,25 à 113,25 hl) thermorégulées à 0,2°C près qui permettent un travail de vinification parcellaire en isolant les crus.


Depuis l’étage de la cuverie, un salon de dégustation donne sur une terrasse qui offre une perspective privilégiée sur les coteaux de Vertus et surtout sur un superbe clos. Connu sous le nom de Clos Prieur du nom de la famille qui possédait le bâtiment et les vignes attenantes, son véritable nom s’était perdu au fil des remembrements et il a été retrouvé dans un cadastre napoléonien de 1830 : « le Grand Clos » !

La partie haute du Grand Clos qui couvre une superficie de 52 ares est plantée en chardonnay (les premières vignes auraient été plantées en 1910 ; les vignes actuelles ont 40 ans et les raisins n’avaient jusqu’à ces dernières années jamais été vinifiés séparément), avec une couche d’argile de près de 4m avant de trouver la craie. En observant les variations dans le rythme de floraison et d’atteinte de la maturité et l’exposition aux aléas climatiques, 3 microclimats ont été identifiés : une zone fortement exposée au soleil et à la chaleur près du mur, une zone venteuse près de la pointe et une zone centrale. La partie basse de 28 ares a quant à elle été arrachée car les vignes n’étaient pas en bonne santé et il a été décidé d’en faire une vigne permettant de préparer l’avenir du domaine : des pieds issus de deux sélections massales de chardonnay de la Côte des Blancs ont été plantés ainsi que du pinot noir issu d’un prestigieux domaine de la Côte de Nuits en Bourgogne, clin d’œil à l’histoire de Vertus avec le pinot noir.



Lors de la vendange 2019, les raisins du Grand Clos ont été récoltés avec une maturité avancée et Guillaume Lete a procédé à une sélection de raisins intraparcellaire qui ont été isolés pour la première fois. Les jus ont été vinifiés et élevés sur lies fines pendant 13 mois dans des fûts de trois vins avant d’être mis en bouteille avec une liqueur de tirage calibrée pour permettre d’atteindre une pression légèrement inférieure au standard de 6 bars. Après 55 mois sur lattes, les 1788 bouteilles ont été dégorgées et dosées à 2 g/l.
Champagne Barons de Rothschild, Le Grand Clos 2019


La couleur est d’un jaune déjà soutenu pour un vin aussi jeune et issu de chardonnay. Le nez est puissant, avec une grande profondeur aromatique, on y trouve des notes de fruits jaunes et d’agrumes bien mûrs et une touche florale, soutenus par la patine de l’élevage sous bois qui gagnera à se fondre encore dans les mois et années à venir. En bouche, c’est opulent, gras, c’est un champagne qui regarde vers les prestigieux crus de la Côte de Beaune en Bourgogne tout en assumant pleinement son origine champenoise avec son effervescence crémeuse, sa fraicheur crayeuse, sa trame élancée, son éclat vibrant et l’amertume noble de l’élevage sous bois. Il rebondit en milieu de bouche pour tracer sa route avec panache, s’effaçant sur une finale saline très persistante. C’est un magnifique champagne qui rejoindra sans nul doute les plus belles cuvées issues de Clos !
Pour accompagner le lancement, la maison Bonhams vendra aux enchères début juillet au profit de la One drop foundation (créée par Guy Laliberté) un coffret spécial contenant les trois premières bouteilles, chacune signée par un membre de la famille.
