Denis Pommier, Les larmes de ma vigne

Celles et ceux qui me suivent sur les réseaux sociaux savent que j’aime les livres sur le vin, qu’il s’agisse de beaux livres de photographies, de présentations d’appellations ou bien d’essais.

Le livre qui marquera cette rentrée littéraire pour les oenophiles est le témoignage de Denis Pommier, viticulteur installé à Chablis, sous la plume d’Antonio Rodriguez, journaliste de l’AFP installé à Chablis.

2016 et 2017 ont été deux années de cauchemar pour les viticulteurs du chablisien et ont même viré au calvaire pour les rares vignerons – rappelons au besoin que seules 6% des vignes sont cultivées en bio dans l’Yonne – qui ont choisi la culture biologique. Denis Pommier a failli jeter l’éponge à plusieurs reprises et a souhaité raconter son histoire pour montrer que derrière un label et une pratique culturale qui ont le vent en poupe se trouvent une attention de chaque instant, des sacrifices, des larmes.

Denis Pommier est un vigneron qui n’était pas pré-destiné à l’être, sa mère possédait des vignes mais ne souhaitait pas qu’il les exploite, connaissant trop bien la difficile vie de vigneron.

Denis et son épouse Isabelle (leur rencontre est racontée dans le livre et ne serait plus possible en temps de Covid-19 !) ont créé le domaine en 1990. On découvre dans le livre l’histoire du domaine, les rencontres décisives qui l’ont fait connaître et grandir. La conversion du domaine en viticulture biologique a été décidée en 2008 et le succès est vite arrivé puisque son Chablis Croix aux Moines 2010 a remporté le titre de meilleur chardonnay du monde en 2012.

2016 et 2017 : millésimes terribles à Chablis

Mais dans cette région qui peut être pluvieuse et froide, les raisins n’arrivent pas dans le seau du vendangeur sans encombre et 2016 a été une succession d’intempéries extrêmes. Une grosse gelée (le 27 avril 2016, une date qui réveille des souvenirs douloureux), un orage de grêle qui a détruit une partie de ce qui avait été épargné, des poussées de mildiou alors que la pluie lavait systématiquement chaque passage de traitement au cuivre. Puis en 2017, le gel qui joue au chat et à la souris, attaquant des parcelles qui n’en étaient habituellement pas la cible. Et voilà que deux années de suite, malgré la perspective de récoltes quasi nulles, il fallait continuer à s’occuper des vignes pour assurer leur avenir et les récoltes futures.

Sous la plume d’Antonio Rodriguez et en remontant les souvenirs de Denis Pommier, on revit comme si on y était la lutte contre le gel qui tire le vigneron du lit (les alarmes des téléphones reliés aux stations météos placées dans le vignoble ayant remplacé la sirène de Chablis qui retentissait jadis), on ressent le sentiment viscéral de détresse face à la toute puissante nature qui peut réduire à néant le travail d’une année et menacer la survie d’un domaine si plusieurs millésimes maudits se succèdent.

Allumer les bougies et polluer sans garantie de résultat ? Abandonner le bio et traiter pour sauver ce qui peut l’être, perdre sa certification et recommencer le processus ? Nous sommes dans la tête de Denis Pommier qui verbalise ses doutes sans jamais laisser croire qu’il a été un roc infaillible dans la tempête.

L’humilité

Ce livre met en lumière l’humilité qui caractérise Denis Pommier qui n’hésite pas à admettre avoir fait des choix à la vigne qui ont aggravé la situation dans ces millésimes terribles : un travail du sol qui a permis à l’humidité de s’y réfugier et de soutenir l’offensive du gel, un abaissement des baguettes trop hâtif rapprochant les bourgeons du sol où la température est plus basse. La moindre erreur peut coûter très cher en bio puisqu’on ne fait que du préventif. Choisir le bio, c’est être prêt à dédier tout son temps à la vigne, c’est une vigilance de chaque instant. On apprend de ses erreurs et après avoir tenu bon dans des millésimes aussi intraitables, on se dit que Denis Pommier est paré pour le futur !

La solidarité

La solidarité est une valeur qui traverse l’ouvrage, la solidarité familiale, la solidarité entre vignerons – lorsque Bernard Raveneau amène un importateur au domaine alors inconnu, lorsque Denis donne son stock de bougies à un jeune vigneron la veille de la Grosse Gelée, lorsque les vignerons bio se rassemblent pour échanger les bonnes pratiques, les résultats de leurs expérimentations et affronter ensemble les épreuves.

L’espoir

Un hectare de vignes nécessite 400h de travail. En choisissant le bio, Isabelle et Denis Pommier ont avant tout fait le choix de protéger leurs salariés et leur famille et de proposer aux consommateurs un produit propre. Malgré les difficultés, ils ne regrettent pas un seul instant le choix du bio et maintiennent le cap !

La fin de l’ouvrage est un message optimiste : Denis est témoin d’un changement de mentalité, les considérations environnementales infusent dans la société, des gens viennent faire les vendanges au domaine parce qu’il est bio.

Dégustation

Une fois le livre refermé, je n’avais qu’une envie : déguster un vin du domaine du millésime 2016. Grâce à la magie des réseaux sociaux, un voisin du domaine m’a proposé de passer au domaine et j’ai pu acheter quelques bouteilles du millésime malgré les faibles quantités et une commercialisation achevée depuis bien longtemps. Préférant laisser dormir en cave encore un peu les 1er Cru Côte de Léchet et Fourchaume, j’ai choisi de déguster le Chablis Croix aux Moines 2016.



Le nez présente un élégant boisé, beurré (30% des vins issus des vignes de 50 ans de cette parcelle sont élevés en fûts)
En bouche il y a l’onctuosité et la rondeur d’un vin mûr passé en fût avec tout de même la signature minérale et la trajectoire traçante de chablis. En rétro-olfaction, quelques notes exotiques et de coing, signe d’une belle maturité des raisins à la récolte !
La fin de bouche est sur une légère amertume salivante avec une grande persistance aromatique. Un chablis déroutant mais quel plaisir de dégustation !

Déguster un vin en connaissant les conditions dans lesquelles il est né est une expérience forcément émouvante et c’est un acte citoyen que de s’intéresser à ce qu’il y a derrière une étiquette. Merci à Denis Pommier pour son témoignage et à Antonio Rodriguez pour l’avoir si bien retranscrit par écrit !

Les larmes de ma vigne – si le bio pouvait parler.
Denis Pommier, Antonio Rodriguez.
Le Cherche-Midi, 17€

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